10.10.2016 «Il n’y a pas de médicament plus efficace que d’arrêter de fumer.»

Interview du Professeur Andreas Hoffmann. Le cardiologue bâlois est membre du Conseil de fondation et président de la Commission Patients de la Fondation Suisse de Cardiologie. Il a longtemps enseigné à l’Université de Bâle et dirigé un cabinet en tant que cardiologue. «spectra» s’est entretenu avec le Professeur Hoffmann sur les facteurs de risque que sont le tabac et l’alcool, le cannabis et le stress pour le système cardiovasculaire, ainsi que sur les défis qui attendent la prévention ces prochaines années.

Photos «Il n’y a pas de médicament plus efficace que d’arrêter de fumer.»

TODO CHRISTIAN

spectra: Quelles sont les maladies cardiovasculaires les plus fréquentes et que se passe-t-il dans le corps lorsqu’elles apparaissent?

Andreas Hoffmann: La plus fréquente est la cardiopathie coronarienne qui touche près de 80% des patients cardiaques. Il s’agit d’une maladie des artères qui vascularisent le cœur. Si ces vaisseaux sont rétrécis ou bouchés, l’apport en sang au muscle cardiaque est insuffisant et il y a risque d’infarctus. Les maladies touchant directement le muscle cardiaque sont nettement moins fréquentes et sont la plupart du temps dues à des influences toxiques. Il existe enfin des malformations congénitales du cœur, qu’une opération permet de guérir le plus souvent.  

Quels sont les principaux facteurs de risques d’apparition des affections cardiaques?

L’un des principaux est le grand âge, un facteur de risque contre lequel on ne peut malheureusement rien. Une cardiopathie peut donc être la conséquence naturelle du processus de vieillissement d’une personne et de son cœur. Certains comportements accélèrent toutefois ce processus de vieillissement, comme le tabagisme, une tension artérielle élevée, un taux lipidique élevé, un manque d’activité physique, une mauvaise alimentation ou une consommation d’alcool trop élevée.  

Les derniers chiffres du monitorage suisse des addictions montrent que 25% de la population suisse fume, 86% boit de l’alcool et 6,5% consomme du cannabis au moins de temps en temps. Quelle est votre réaction face à ces chiffres?

Ce sont avant tout des chiffres. L’effet de ces substances dépend fortement de la quantité consommée, en particulier pour l’alcool, mais aussi pour le tabac avec, ici, une nuance, puisqu’il est clair qu’une cigarette est plus nocive que pas de cigarette. Le tabac est certainement en tête de liste en matière de maladies cardiovasculaires. La majorité des fumeurs est relativement jeune, c'est-à-dire entre 15 et 40 ans. Les effets du tabagisme apparaissent la plupart du temps après des décennies seulement. Le bon côté de ce temps de latence est que les fumeurs ont l’occasion de réduire le risque de maladie vasculaire au niveau d’un non-fumeur s’ils renoncent au tabac lorsqu’ils sont encore en bonne santé. Ils peuvent retrouver ce niveau après cinq à dix ans d’abstinence. Le revers de la médaille est que les fumeurs jeunes, justement en raison de ces effets qui se font attendre, ne ressentent pas la nécessité de renoncer au tabagisme.  

Mais la part des fumeurs a aussi diminué ces 15 dernières années.

Oui, la société a bien progressé sur ce sujet. Les interdictions de fumer dans les lieux publics sont bien acceptées, bien mieux que ce que l’on attendait. On a toutefois constaté que s’il est vrai que le nombre de fumeurs a diminué, celles et ceux qui fument toujours (un quart de la population tout de même) fument plutôt plus et avec plus de conviction. Un vrai casse-tête pour la prévention. J’ai lu récemment une étude selon laquelle des incitations financières permettraient d’augmenter les arrêts du tabagisme. En l’absence d’incitation, le taux de rechute est relativement élevé.  

L’incitation financière se trouve déjà dans l’économie du prix d’achat élevé.

Absolument. C’est pour cela aussi que les prix augmentent sans cesse. Mais manifestement pas suffisamment pour sembler vraiment prohibitifs aux fumeurs invétérés.

Si un fumeur fait un infarctus du myocarde à soixante ans et arrête de fumer après, cette abstinence aura-t-elle encore un effet positif mesurable sur sa santé future ou est-ce déjà trop tard?

Non, il n’est jamais trop tard! Arrêter de fumer est sans conteste la mesure la plus importante et la plus efficace dans le contexte des maladies cardiovasculaires. Après un an d’abstinence déjà, le risque de tomber malade est divisé par deux. Aucune mesure et aucun médicament n’est aussi efficace que d’arrêter de fumer.  

Que se passe-t-il dans le corps d’un fumeur?

La nicotine perturbe certaines fonctions biochimiques dans la paroi des vaisseaux, ce qui les empêche de bien se dilater. Cela favorise et accélère par ailleurs les processus inflammatoires dans la paroi des vaisseaux, qui, à long terme, conduisent à de l’athérosclérose, c'est-à-dire à un durcissement des artères. La nicotine a également des effets très directs et à court terme sur des artères déjà sclérosées. Sous l’influence de la nicotine, elles peuvent se déchirer au stade aigu. Une seule cigarette peut donc, dans certaines circonstances, déclencher un processus qui conduit à une obturation des artères et, ainsi, à une catastrophe pour la santé.

Arrive-t-il encore que vous deviez expliquer la nocivité du tabagisme à des patientes et des patients?

À vrai dire, non. Au plus tard lorsqu’ils tombent malades et doivent me consulter, ou un autre médecin, les fumeuses et les fumeurs en ont parfaitement conscience. Il n’en est pas de même avec celles et ceux qui ne sont pas encore malades et qui consultent à titre préventif. Pour cette catégorie de patients, une information est tout à fait pertinente et nécessaire. Lors des examens préventifs, les gynécologues devraient aussi attirer systématiquement l’attention de leurs patientes sur les dangers du tabagisme, en particulier bien sûr pour les femmes enceintes, mais aussi pour celle qui prennent la pilule. Pour ces femmes, le tabac est un absolu No-Go. Or, j’ai constaté que très peu de gynécologues avaient une attitude vraiment claire à ce sujet.  

La consommation d’alcool est très répandue en Suisse. Comment l’alcool agit-il sur le système cardiovasculaire?

L’alcool est une drogue très complexe. Selon certaines études concernant les influences comportementales et environnementales sur les maladies cardiovasculaires, une consommation d’alcool faible à modérée pourrait éventuellement avoir un effet protecteur contre l’athérosclérose. Par ailleurs on sait qu’une ivresse aigue peut déclencher un infarctus du myocarde ou peut jouer un rôle déclencheur en cas de fibrillation auriculaire, un trouble très répandu du rythme cardiaque. Enfin, l’alcool peut causer de gros dégâts sur d’autres organes vitaux. C’est pourquoi l’effet potentiellement positif d’une consommation faible n’est thématisé qu’avec beaucoup de réticence auprès du public.  

Par effet potentiellement positif de l’alcool, vous pensez au fameux régime alimentaire méditerranéen qui inclut du vin rouge et dont on dit qu’il réduit le risque de maladies cardiovasculaires.

Exactement. Mais nous ne savons pas vraiment si cela est dû aux habitudes alimentaires ou à d’autres facteurs, génétiques ou climatiques par exemple.  

Conseilleriez-vous à quelqu’un de boire de l’alcool?

Non, je ne le ferais pas activement. Toutefois, si quelqu’un en bonne santé me demandait s’il peut boire un verre de vin rouge par jour, je lui dirais oui. Mais je dirais non à plus de trois verres de vin quotidiens. Cette quantité est à coup sûr nocive pour le foie, le cerveau et d’autres organes. Sans parler de l’aspect calorique de l’alcool qui joue un rôle important dans l’épidémie de surpoids. En cas d’autres maladies, comme justement une fibrillation auriculaire, je déconseillerais absolument de boire de l’alcool.

Qu’en est-il du cannabis?

Il n’y a pas de données concernant l’effet du cannabis sur le cœur, car le cannabis est consommé avant tout par des gens jeunes qui courent un risque très faible de maladie cardiovasculaire. Le cannabis est un sujet dans la mesure où il est souvent consommé en même temps que d’autres substances nocives pour le système cardiovasculaire. Surtout avec le tabac, mais aussi avec la cocaïne qui est la drogue la plus dangereuse pour le cœur et les artères. La cocaïne peut à elle seule conduire à un infarctus du myocarde. Malheureusement, beaucoup ignorent ce risque.

Traditionnellement, la prévention cible principalement les jeunes. Ne devrait-elle pas se préoccuper davantage des personnes d’âge moyen, compte tenu du fait que le risque de maladie cardiovasculaire augmente avec l’âge?

Oui. Lorsqu’un individu jeune fume, son risque de morbidité ne dépasse pas 10% dans les dix années qui suivent. Mais bien sûr, ce que l’on appelle le «life time risk», c'est-à-dire le risque considéré sur l’ensemble de la vie est plus élevé. Les progrès de la génétique moléculaire permettront de mieux identifier à l’avenir les personnes présentant un risque particulièrement élevé. En effet, les modèles hérités jouent aussi un certain rôle dans les maladies cardiovasculaires. Par exemple, certaines personnes fument durant des décennies sans qu’il leur arrive rien. D’autres font des infarctus du myocarde, des attaques cérébrales ou des embolies. Il faut encore chercher ici pourquoi le même comportement tabagique nuit à l’un et visiblement pas à l’autre. Ces connaissances permettront de dispenser des recommandations de prévention plus personnalisées et plus précises. Les recommandations générales de ne pas fumer, d’avoir une bonne activité physique et une alimentation saine et équilibrée gardent toutefois toute leur validité. Mais il faut savoir aussi tolérer les ‘dissidents’.

Le stress est un facteur de risque important des affections cardiaques. Comment jugez-vous, dans ce contexte, la consommation de cannabis qui permettrait de décompresser plus facilement?

L’incidence, soit le nombre de nouveaux cas de maladie sur une période donnée, est restée relativement stable, ainsi que la mortalité, c'est-à-dire le nombre de personnes décédant d’une affection cardiovasculaire sur une période donnée. Le nombre global des pathologies existantes, c'est-à-dire la prévalence, a quant à lui augmenté parce que les gens vivent justement plus longtemps avec une maladie. Aujourd’hui, les malades chroniques peuvent aussi atteindre un âge avancé, comme les personnes en parfaite santé.  

L’objectif de la prévention doit donc être d’accroître le nombre d’aînés en bonne santé.

Tout à fait. Rester en bonne santé le plus longtemps possible et ensuite mourir rapidement est un peu le rêve de chaque individu. Mais aussi de la société, car pour parler un peu trivialement, c’est ce qui coûte le moins.  

La longévité, malgré la maladie, n’est-elle pas une sorte de revers de la médaille du progrès médical?

Pas forcément. D’ailleurs, la médecine ne devrait pas s’occuper uniquement de la longévité, mais du maintien de la qualité de vie ou de l’autonomie. Malheureusement, on prend souvent des mesures coûteuses qui ne sont pas propices à la qualité de vie des patients. La question du sens de certaines mesures médicales n’est hélas pas toujours posée ou ne reçoit pas de réponse honnête.

Quelle est la situation de la Suisse en matière d’affections cardiovasculaires en comparaison internationale?

Relativement bonne, comparable à celles des États du sud de l’Europe déjà mentionnés et, dans tous les cas, meilleure que celle de nombreux États nordiques.

Comment voyez-vous l’avenir?

Mieux informés sur le risque de morbidité individuel d’une personne, je pense que nous serons en capacité d’utiliser les nombreuses mesures et les médicaments disponibles de lutte contre les affections cardiovasculaires de manière plus ciblée et efficiente et moins selon le principe de l’arrosoir.  

Quels seront les plus grands défis de la prévention dans ce domaine?

Le principal défi est d’expliquer aux gens ce qu’est une vie aussi saine que possible et de les motiver à se comporter en conséquence. La Fondation Suisse de Cardiologie a lancé le «Swissheart-Coach». Il s’agit d’une page Web sur laquelle on peut calculer son risque de maladie cardiovasculaire et qui indique des pistes pour réduire ce risque. C’est un bon exemple d’aide à la motivation et à la mise en œuvre.  

Que faut-il pour relever ce défi?

Une bonne coordination générale et l’appui de la Confédération pour des actions telles que celles lancées par la Fondation de cardiologie. Et il faut surtout de bonnes idées pour réussir à aborder les gens sans les harceler ni se prendre pour des donneurs de leçons.

Le comportement face au tabac a radicalement changé ces 20 dernières années: il est interdit de fumer dans tous les lieux publics et le fait de ne pas fumer s’impose toujours plus comme norme sociale. Dans quel autre domaine serait-il possible d’atteindre de tels résultats pour la santé publique?

Dans notre politique de transport, que nous devrions axer davantage sur la force physique en privilégiant systématiquement les piétons et les vélos par rapport au trafic motorisé. Ce serait un gain considérable pour la promotion de l’activité physique quotidienne, la seule à porter véritablement des fruits d’un point de vue de santé publique. Celui qui se rend chaque jour à pied ou à vélo au travail a une activité physique nettement supérieure à celui qui a un abonnement au club de fitness. Dans ce domaine, nous ne brillons pas vraiment en comparaison internationale. Les Néerlandais ou les Danois nous dépassent largement, notamment en matière de pistes cyclables, encore trop peu nombreuses et trop dangereuses en Suisse, pour ne citer qu’un exemple. Pour changer cela, il faut davantage de pression politique et je pense que l’Office fédéral de la santé publique devrait peser ici de tout son poids.  

Êtes-vous confiant face aux processus de mutation sociétaux qui vont dans le sens de la santé publique?

Oui, il y a toujours plus d’indices de changements positifs. Une des missions de la politique est de veiller à ce qu’une vie saine ne reste pas un privilège des couches supérieures. Les couches sociales peu éduquées et la population migrante sont largement défavorisées sur ce plan. Cela doit changer. Toutes les couches sociales doivent avoir les mêmes chances d’accéder à un mode de vie sain. Mais il reste du chemin à faire avant d’atteindre cette égalité des chances. Traduire les messages de prévention en turc ou en albanais, c’est bien, mais toucher les migrantes et les migrants en respectant leur histoire culturelle sera sans doute encore plus efficace.  

La Fondation Suisse de Cardiologie – Active contre les maladies cardiaques et l’attaque cérébrale

La Fondation Suisse de Cardiologie s’investit, en soutenant la recherche et en accomplissant un gros travail d’information, pour qu’il y ait moins de personnes touchées par des maladies cardiovasculaires, pour qu’il y ait moins de handicaps et de décès précoces dus à un infarctus du myocarde ou à une attaque cérébrale, et pour que les patients puissent mener une vie digne de ce nom. Fondée en 1967, la Fondation Suisse de Cardiologie est reconnue d’utilité publique par la fondation ZEWO et financée principalement par des dons.

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