20.04.2017 La politique suisse en matière de drogue : un modèle pionnier

Programmes de mesures Drogue. La politique des quatre piliers de la Suisse est aujourd’hui encore citée en exemple par de nombreux pays. Les succès des vingt dernières années sont tout à fait remarquables : les scènes ouvertes de la drogue ont disparu, les décès dus à dépendance à la drogue, la prévalence du VIH ainsi que la criminalité liée à la drogue ont reculé et la sécurité publique s’est améliorée. Certes, la problématiquede la drogue n’est pas résolue, mais la Suisse a développé une approche pragmatique et humaine. Le troisième de ces programmes s’est achevé fin 2016. La politique des quatre piliers sera néanmoins poursuivie dans le cadre de la Stratégie nationale Addictions et s’appliquera désormais à toutes les formes d’addictions.

Photos La politique suisse en matière de drogue : un modèle pionnier

TODO CHRISTIAN

Cartoon: Max Spring, wwww.maxspring.ch

Les problèmes liés à la drogue en Suisse sont apparus avec le mouvement Flower Power, qui a fait de la consommation de drogues illégales le symbole de l’opposition à l’ordre établi. La première vague de consommation a atteint la Suisse à la fin des années 1960. Apeurée par ce phénomène jusqu’alors peu connu, la société a réagi promptement, en adoptant des mesures essentiellement répressives dans un premier temps : en 1975, la loi sur les stupéfiants a été révisée afin de punir non seulement le trafic, mais aussi la consommation de stupéfiants. À cette époque, la mise sur pied des premières institutions ambulatoires ou résidentielles spécifiques aux problèmes de drogue relevait généralement d’initiatives privées.

Programmes de mesures Drogue I et II

La politique en matière de drogue qui reposait initialement sur les trois piliers que sont la prévention, la thérapie et surtout la répression a été complétée, vers la fin des années 1980, par des offres dans le domaine de la réduction des risques dans les villes qui pâtissaient le plus de la situation. Il s’agissait en premier lieu de préserver les personnes dépendantes de la misère ou de la mort et d’enrayer la propagation du sida. Face à la pression croissante de l’opinion publique et surtout de celle des médias qui présentaient la Suisse comme un bourbier de la drogue, les mentalités ont évolué au sein de la société et du monde politique.

C’est par la suite qu’ont vu le jour les premiers locaux d’injection, des projets prévoyant l’échange de seringues ainsi que des offres à bas seuil dans le domaine du logement, de l’emploi et de l’accompagnement. Ce fut un changement de paradigme en ce sens que les offres d’aide ne parvenaient pas uniquement aux personnes dépendantes désireuses d’en finir avec la drogue, mais également à ceux qui n’étaient pas (encore) prêts ou qui refusaient de franchir le pas.

Sur la base de cette approche initiée par les villes, la Confédération a créé un programme de mesures pour réduire les problèmes liés à la drogue (ProMeDro 1991–1996), donnant un cadre conceptuel à la politique des quatre piliers. Ce programme a été mis au point sous l’égide de Ruth Dreifuss, qui venait d’être élue au Conseil fédéral et qui attachait une importance particulière à cette problématique. La politique des quatre piliers a ainsi trouvé en la conseillère fédérale un soutien face à la très forte résistance du monde politique de cette époque. Le ProMeDro I visait à réduire les problèmes liés à l’héroïne. Il a renforcé la médecine de l’addiction avec l’instauration du traitement avec prescription d’héroïne ou de méthadone, de centres de contact et d’accueil sous contrôle médical, de projets d’échange de seringues et de traitements médicamenteux en vue du sevrage. Le 2e programme de mesures (1998– 2006) visait à consolider cette politique des quatre piliers et à la faire appliquer à l’échelle nationale.

La réussite de cette politique se reflète également dans la manière dont la population perçoit la problématique de la drogue : tandis qu’au début des années 1990, 74 % des personnes interrogées considéraient la drogue comme l’un des cinq problèmes majeurs en Suisse, cette thématique n’occupe aujourd’hui que le 17e rang au baromètre des préoccupations des Suisses. Grâce à la politique menée, la problématique de la drogue a pu être réduite à un niveau socialement acceptable. Certes, la consommation de substances psychotropes, sous les formes les plus diverses, restera toujours une problématique sociétale et culturelle. Mais la Suisse a trouvé le moyen de lutter de manière appropriée contre ce fléau extrêmement complexe.

ProMeDro III

Les deux premiers programmes de mesures ont débouché sur un constat essentiel : c’est grâce à une meilleure coordination entre les mesures des quatre piliers que la politique en matière de drogue a été couronnée de succès. L’interaction entre répression et réduction des risques a joué un rôle déterminant. C’est ainsi que le 3e programme de mesures est venu consolider la collaboration transversale entre la santé publique et la sécurité publique. Il était soutenu non seulement par l’Office fédéral de la santé publique, mais aussi par l’Office fédéral de la police et par l’Office fédéral de la justice. Il a renforcé la collaboration entre la police et les services d’aide aux personnes dépendantes sur les plans tant fédéral que communal, ce qui aujourd’hui encore suscite l’étonnement de bon nombre de pays. Sur le fond, le ProMeDro III reposait sur une approche globale en matière de prévention, intégrant toutes les formes d’addiction, et également sur l’intervention précoce. Concentré sur le développement de la qualité et le perfectionnement des spécialistes, il a permis le développement de la norme de qualité QuaThéDA.

De l’héroïne aux drogues de synthèse

Dans les années 1990, l’héroïne pouvait avoir des conséquences désastreuses : non seulement elle occasionnait des dommages physiques et des maladies telles que le VIH, l’hépatite C voire, trop souvent, la mort, mais elle détruisait quasiment la vie sociale des personnes touchées. Aujourd’hui, les consommateurs recourent à d’autres substances comme le cannabis, les drogues de synthèse ainsi que la cocaïne. Les modes de consommation ont, eux aussi, changé. La vie nocturne a pris de l’ampleur : on observe une augmentation des problèmes liés aux drogues de synthèse ou à la cocaïne, de la violence et des agressions sexuelles, du littering et des nuisances sonores dans l’espace public. Ce phénomène résulte non seulement de la consommation de drogues illégales, mais aussi de l’abus d’alcool. De nos jours, la problématique de la drogue dans l’espace public et les questions liées à la sécurité et à l’ordre publics sont liées. Il faudra donc continuer à intensifier la collaboration transversale entre la répression, la prévention, la réduction des risques et la thérapie.

Les vices et les vertus d’Internet

Aujourd’hui, la scène ouverte de la drogue n’est guère plus visible. Internet joue un rôle toujours plus important. D’une part, il favorise le trafic de drogues illégales, car il est possible d’acheter toutes les drogues imaginables sur le réseau Darknet sécurisé. D’autre part, il permet aux internautes de s’informer sur les substances et de faire part de leurs expériences quant aux effets obtenus. Par ailleurs, du fait de son anonymat, Internet ouvre de nouvelles perspectives en matière d’aide : il peut servir à sensibiliser les consommateurs récréatifs, difficilement accessibles sur le terrain. Le portail en ligne géré conjointement par les cantons et la Confédération « Safe Zone » (cf. également page 10) offre des conseils destinés aux personnes concernées et à leurs proches.

De la politique de la drogue à celle des addictions

Cette évolution montre clairement que la problématique de la drogue ne constitue plus un phénomène isolé, mais qu’elle est liée à une multitude d’autres problèmes sociétaux. Nul ne sait comment la situation va évoluer, ni sous quelle forme la problématique des addictions se présentera à l’avenir. Les nouvelles substances psychoactives, les médicaments, les jeux de hasard, les comportements à risques, Internet, les neurostimulants, l’usage médical de stupéfiants illégaux ou encore la régulation du cannabis sont autant de défis que nous aurons à relever. Il ne sera jamais possible d’éliminer complètement la consommation à risques de substances addictives, qu’elles soient légales ou illégales. Renoncer à la prévention, à la réduction des risques, à la thérapie ou à la régulation ne ferait qu’amplifier cette problématique à plus ou moins longue échéance. La Stratégie nationale Addictions, adoptée l’an dernier par le Conseil fédéral, englobe donc toutes les formes d’addiction. Elle est la suite logique des trois programmes précités, qui ont montré que ce ne sont pas forcément les substances addictives qui posent problème mais le fait que les humains perdent parfois le sens de la mesure, ce qui peut être lourd de conséquences.

Révision partielle de la loi sur les stupéfiants (LStup 2011) : un jalon important de la politique en matière de drogue

La nouvelle LStup du 1er juillet 2011 a affermi le quatrième pilier – celui de la réduction des risques (locaux d’injection, échange de seringues, etc.) – de la politique suisse en matière de drogue qui s’articulait déjà autour de la prévention, de la thérapie et de la répression. Elle régit le traitement avec prescription d’héroïne en cas d’échec des autres types de traitement. Les autres changements essentiels portent sur le renforcement de la protection de la jeunesse, le repérage précoce et, en cas de maladie grave, les nouvelles possibilités d’application médicale limitée de stupéfiants.

Contact

Markus Jann, Section Bases politiques et exécution,

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